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jeudi, mai 07, 2009

Culture baleinière à Osaka

Hier, mercredi 6 mai 2009, je me suis rendu à Osaka pour visiter deux endroits relatifs à la chasse à la baleine. Le premier est un pont dont les parapets sont constitués d'os de baleine situé dans l'enceinte d'un temple bouddhique. Le second est un restaurant de spécialités baleinières dont la patronne est un fervent défenseur de la tradition culinaire baleinière japonaise.

Le pont dit setsugeikyô 雪鯨橋 se situe dans l'enceinte du temple Tennenzan Zuikôji 天然山瑞光寺, dans l'arrondissement Higashi-Yodogawa à Osaka. Il a la particularité d'avoir des parapets faits d'os de baleines. Son origine remonterait à l'an 1756 durant lequel le maître zen Danjû Chinin du temple Zuikôji serait passé par le village de Taiji où la pêche était alors mauvaise. Les pêcheurs lui aurait donc demandé de faire des prières pour que la pêche soit bonne. Malgré son refus initial du fait de l'interdit bouddhique sur la mise à mort d'animaux, Chinin aurait finalement accepté de répondre au souhait des pêcheur de Taiji. Les prières du maître zen aurait porté leurs fruits et en remerciement, les pêcheurs du petit village décidèrent d'offrir au temple Zuikôji des os de baleines qui servirent pour la construction du pont setsugeikyô.

Le pont symboliserait les prières pour le repos des âmes des baleines et serait l'expression du vœu de Danjû Chinin de prendre soin de toutes les formes de vie. Notons qu'une tablette funéraire est également conservée au temple Zuikôji. On retrouve en fait ici la même philosophie bouddhique qu'à Kayoi où est érigée une tombe pour les baleines, démontrant un lien spirituel fort entre les chasseurs et leurs proies qui va au-delà du simple aspect économique. Le seitsugeikyô, appelé populairement "kujira-bashi" (le pont baleine), aurait été reconstruit pour la sixième fois en 2006 à l'aide d'os (omoplates et mâchoires inférieures) de rorquals de Minke antarctiques et de rorquals boréaux offerts par l'Institut japonais de recherche sur les cétacés (ICR). Les os avaient été préalablement enterrés en 2004 pour les dégraisser. A cette occasion, une cérémonie funéraire avait été tenue par le prêtre du temple.

Situé dans un quartier commerçant de l'arrondissement central d'Osaka, le restaurant Tokuya,
ouvert en 1967 par Ohnishi Mutsuko, propose un large éventail de plat à base de baleine. Parmi eux se trouve le hari hari nabe ハリハリ鍋, une sorte de potée où l'on fait cuire de la viande de baleine (akami), des mizuna (Brassica rapa nipposinica) et du tofu dans un bouillon. Il s'agit d'un plat populaire d'Osaka. De même, les gens d'Osaka mangent le lard de cachalot légèrement bouilli dans un bouillon. Ils appellent ce plat koro-oden コロおでん. Mme Ohnishi m'a expliqué que seul le lard de cachalot est généralement pas consommée par les gens. La viande de cachalot étant considérée de mauvais goût, elle aurait surtout servi à l'alimentation animale.

Mme Ohnishi est par ailleurs très active pour promouvoir la cuisine baleinière japonaise dans le monde. Elle a à cet effet publié en 1995 un livre recensant de nombreuses recettes illustrées de photos, qu'elle m'a fait l'honneur de m'offrir et de me dédicacer. Elle a également assisté à de nombreuses réunions plénières de la Commission baleinière internationale en tant qu'observateur (NGO). Bien que la chasse à la baleine n'y ait jamais été pratiquée, Osaka est en quelque sorte la capitale gastronomique du Japon de la cuisine baleinière.
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mercredi, juillet 23, 2008

Reconstitution de chasse traditionnelle à la baleine à Kayoi

Le lundi 21 juillet dernier s'est tenu dans le port de Kayoi (ville de Nagato, département de Yamaguchi) la fête de la baleine, Kayoi kujira-matsuri 通くじら祭り. Cette fête se compose de courses de barques japonaises, d'une reconstitution de chasse traditionnelle à la baleine et d'autres divertissements comme un spectacle représentant le combat entre Miyamoto Musashi et Sasaki Kojirô. Des étudiants de l'Université de Yamaguchi et de Corée du Sud était également présents, apportant l'énergie de leur jeunesse aux habitants du petit port de pêche.

La fête de la baleine de Kayoi a commencé en 1992, année marquant le 300e anniversaire de l'érection de la tombe des baleines (voir ici). Depuis 2006, la participation au clou du spectacle que constitue la reconstitution de chasse traditionnelle à la baleine est ouverte au public. Cette reconstitution se base sur la façon dont la chasse était pratiquée à Kayoi durant la période d'Edo. Quatre embarcations à bord de chacune desquelles se trouvent douze hommes vêtus uniquement d'un pagne dit fundoshi 褌 pourchassent une maquette de baleine de 13 mètres à travers le port. Après avoir "mis à mort" l'animal et l'avoir remorqué vers le port, les chasseurs découvrent un fœtus dans le ventre de la baleine.



Une cérémonie est alors organisée devant une maquette de la tombe des baleines placée devant le musée de la baleine de Kayoi. Des élèves de l'école primaire locale entonnent des chants baleiniers devant la tombe et le baleineau. Derrière eux, les hommes ayant participé à la chasse se tiennent assis en silence. Bien que cette fête ne soient organisée que depuis 16 ans, elle témoigne du fort désir des gens de Kayoi de garder leur patrimoine spirituel vivant et de le partager avec les autres. La distribution de soupe de baleine (kujira-jiru くじら汁) après la cérémonie montre également l'attachement local à la consommation de viande de baleine.

Lors de mon second séjour à Kayoi, j'ai fait un tour au musée de la baleine où sont exposés depuis le 7 juin dernier des peintures représentant la chasse à la baleine dans le port de Kawajiri, à quelques kilomètres à l'ouest de Kayoi. Ces peintures avaient apparemment été récupérées par un Anglais après la défaite du Japon en 1945, avant de se retrouver en Afrique du Sud. Ces dessins ressemblent beaucoup à ceux de l'Isanatori ekotoba 勇魚取絵詞 (1829) du clan Masutomi d'Ikitsuki, et je ne serais pas surpris d'apprendre que l'auteur des dessins de Kawajiri se soit inspirés de cette dernière œuvre. Le directeur du musée, M. Fujii a eu la gentillesse de me guider jusqu'au port de Kawajiri et de me présenter le lieu où le kujiragumi local dépeçait les baleines jusqu'en 1909 ainsi qu'une stèle funéraire dédiée aux baleine.
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jeudi, juin 19, 2008

La tradition religieuse des « chrétiens cachés » préservée sur l’île d’Ikitsuki

J'avais déjà évoqué les chrétiens cachés (kakure kirishitan 隠れ切支丹) d'Ikitsuki lorsque j'avais présenté la traduction d'un article sur l'œuvre "Kujiragami". Le site FujiSankei a récemment publié un article sur un office religieux tenu par des descendants des chrétiens cachés et lors duquel il était de coutume d'offrir de la viande de baleine bouillie. Cela permet d'envisager un peu mieux la relation entre les chrétiens cachés et le kujiragumi du clan Masutomi. Voici une traduction de cet article.

La tradition religieuse des « chrétiens cachés » préservée sur l’île d’Ikitsuki
FujiSankei, le 18 juin 2008

Dans une petite et sombre pièce à plancher de bois, cinq hommes vêtus de kimonos entonnent une sorte d’incantation en joignant les mains. "Gururiyôza dômino." Les voix graves résonnent avec la mélodie du chant grégorien hérité des liturgies de l’Eglise catholique romaine. Il s’agit de l’ "oratio", des prières où se mèlent le latin et le portuguais au japonais.

Sur le mur de la pièce voisine est accroché une peinture représentant une femme pure vêtue d’un kimono. Bien qu’elle ressemble avant tout à une Japonaise, il s’agit d’une image de la Vierge que ces hommes appellent une "relique sacrée". Devant sont posés du saké dans une petite coupe et de la viande de baleine bouillie dans une assiette. Ces offrandes flottent dans la lumières des bougies.

Malgré l’interdiction durant la période d’Edo, les "chrétiens cachés" n’ont pas renoncé à leur foi. Sur l’île d’Ikitsuki (commune de Hirado, département de Nagasaki), quelques 500 croyants ayant hérité de ces traditions continuent ces offices environ dix fois par an, plus de 130 ans après la levée de l’interdiction au début de l’ère Meiji.

De la sériole et de la seiche

"Autrefois, il était coutumier de consommer les offrandes après avoir executé l’oratio, mais cette pratique a quasiment disparu," explique avec tristesse Kawasaki Masaichi dont la famille se transmet le rôle d’ "oyaji" chargé de préserver la relique sacrée de génération en génération.

Avec la succession de jours fériés du mois de mai, des touristes sont également venu assister à l’office ce jour-là et l’offrande traditionnelle de viande de baleine bouillie a été faite pour ainsi dire de manière exceptionnelle. "Ces dernières années, il est difficile et coûteux de se procurer de la viande de baleine. Nous utilisons donc souvent du sashimi de poisson comme la sériole ou encore de la seiche pour les offrandes," précise M. Kawasaki.

Le saké et la nourriture des offrandes sont des substituts au vin et au pain qui sont utilisés lors des offices chrétiens comme symboles du sang et du corps de Jésus. Autrefois, on utilisait principalement de la viande de baleine en lieu du pain parce qu’on en trouvait facilement.

La technique de chasse consistant à capturer des baleines à l’aide de filets et de harpons s’est établie sur l’île d’Ikitsuki à partir du deuxième tiers de la période d’Edo. Le clan Masutomi qui y dirigeait un "kujiragumi", une organisation de chasse à la baleine, a prospéré durant 140 ans et bâti son immense fortune en extrayant l’huile de baleine selon une méthode qu’il lui aurait été transmise par les Hollandais.

Les baleines étaient également utilisées efficacement pour la nourriture. La viande était salée et envoyée à Fukuoka, le blanc à Saga, le couteux lard des sillons à Nagasaki où le commerce avec l’étranger était florissant, ... De récentes données indiquent que Nagasaki est encore de nos jours la région où la consommation annuelle de viande de baleine est la plus élevée, mais elle ne dépasse pas 170 grammes par habitant. La quantité de viande de baleine en distribution est a ce point rare.

Accrochages

Le navire de protestation de l’organisation écologiste américaine Sea Shepherd se déplace parallèlement, tout près du Nisshin-maru, le navire usine de la flotte de recherche japonaise. Il se rapproche, ignorant les avertissements répétés en anglais par l’équipage japonais lui ordonnant de garder ses distances.

"Distance cinq mètres. Des bouteilles contenant ce qui semble être de l’acide butyrique viennent d’être lancées. Il y a des blessés." Un garde-côte japonais hausse la voix sur le pont du navire pour faire un rapport de la situation. Il s’agit des accrochages qui se sont produits en Antarctique autour de la chasse à la baleine et dont les images ont été diffusées plusieurs fois lors des journaux télévisés au début de cette année.

La Commission baleinière internationale (CBI) a adopté une interdiction de la chasse commerciale à la baleine en 1982. Bien que la chasse scientifique dont le but est d’éclaircir les paramètres biologiques des baleines ait été approuvée à partir de 1987, l’opposition entre les pays baleiniers comme le Japon et la Norvège et les ONG et nations opposées à la chasse à la baleine tels que les Etats-Unis et le Royaume-Uni ne disparaît pas.

"Ce qui pose problème, c’est que les baleiniers capturent des baleines d’espèces menacées d’extinction sans en connaître le nombre exact. Cette pratique n’a de scientifique que le nom et est en réalité commerciale," commente un responsable des relations publiques de Greenpeace Japan.

De son côté, Okada Hideaki de l’Agence pour la pêche rétorque que, de même que pour les poissons, il est nécessaire de prélever des baleines des espèces dont les populations augmentent. "Il existe au Japon une tradition de manger de la baleine depuis les temps anciens et contrairement aux pays occidentaux, on utilise tout dans la baleine," souligne-t’il.

Produit de la recherche

Les pays qui s’opposent actuellement à la chasse à la baleine la pratiquaient autrefois, rejetant la carcasse après en avoir extrait l’huile. Au Japon, l’utilisation alimentaire était centrale et on pense que les habitants de l’archipel consommaient déjà de la viande de baleine à la période Jômon. A l’époque où la chasse commerciale était la plus active après la Seconde Guerre Mondiale, plus ou moins 200.000 tonnes de viande de baleine circulaient annuellement et on en servait même lors des repas scolaires.

La quantité actuelle de viande de baleine est actuellement d’environ 4000 tonnes (données 2007). La viande de baleine est vendue en tant que "produit" de la chasse scientifique que l’Institut japonais de recherche sur les cétacés (Tokyo) conduit sous mandat de l’Agence japonaise pour la pêche et le volume total distribué ne représente qu’un pourcent de celui du thon. Les recettes servant à couvrir les frais de recherche de l’année suivante, un kilogramme de viande de baleine coûte près de 2000 Yen, soit plus du double du prix du thon obèse (Thunnus obesus).

Le nombre de baleines diffère en fonction des espèces. Bien qu’il y ait des craintes que les baleines bleues disparaissent, la CBI a certifié qu’il y avait près d’un million de rorquals de Minke. Malgré cela, les pays baleiniers et ceux opposés à la chasse à la baleine n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente.

Tenace est l’opinion observant la valeur de la baleine comme source de nourriture qui pourrait remplacer les poissons tels que le thon dont les ressources ne suffisent pas du fait de la forte demande internationale due au succès des sushi et sashimi. "Je souhaite que les frictions émotionelles et les actions contre la chasse scientifique cessent et qu’un débat puisse avoir lieu dans le calme." Telle est la prière de M. Kawasaki, héritier des croyances de chrétiens cachés à Ikitsuki.
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vendredi, mai 02, 2008

Patrimoine spirituel baleinier de Kayoi

Je me suis récemment rendu dans le port de Kayoi situé sur l'île d'Omijima, dans la ville de Nagato (département de Yamaguchi). Là se trouvent divers vestiges, à la fois tangibles et intangibles, de la chasse à la baleine qui était pratiquée à Kayoi jusqu'à la fin du 19e siècle. J'ai d'ailleurs évoqué les chants baleiniers transmis aux élèves de l'école primaire locale dans un précédent article. Intéressons-nous d'abord à l'histoire de la chasse à la baleine à Kayoi.

Bien avant que la chasse à la baleine ne s'organise, les villages de la région de Kitaura, au nord de la province de Nagato, se disputaient déjà les bénéfices des baleines échouées sur la côte. C'est en 1616 que la chasse à la baleine pratiquée à l'aide de harpons aurait commencé dans la baie de Setozaki (aujourd'hui Senzaki, ville de Nagato). Les bénéfices de cette chasse aurait été taxés par les autorités du fief de Nagato à hauteur de 10% selon un document de 1657. Ce type de chasse a duré jusqu'en 1671, soit 55 ans, avant d'évoluer vers une forme de chasse baleinière utilisant à la fois harpons et filets.

Cette nouvelle technique sera d'abord pratiquée à Setozaki et Kayoi, profitant des particularités géographiques de l'île d'Omijima, à l'aide de filets en cordes de paille. Cependant, ces derniers étant souvent déchirés par les baleines, ils seront remplacés en 1677 par des filets en cordes de chanvre avec le soutien du fief de Nagato. Notons que cette innovation technologique semble s'être faite indépendamment de l'introduction de filets dans la chasse à la baleine à Taiji à la même période.

Cette forme de chasse à la baleine va petit à petit s'étendre à d'autres villages de la région de Kitaura tels que Kawajiri à l'Ouest d'Omijima. Cependant, les kujiragumi vont connaître de plus en plus de difficultés à partir du milieu du 19e siècle, probablement du fait des opérations de nombreux baleiniers occidentaux au large des côtes du Japon à cette époque. Le kujiragumi de Kayoi se voit ainsi forcé d'emprunter de l'argent au fief de Nagato dans les années 1860 pour maintenir ses activités. Bien que ce dernier ait souvent apporté son soutien au kujiragumi de Kayoi, il ne pourra fournir qu'un tiers de l'argent demandé en 1867 du fait de son engagement contre le shogounat pour restituer le pouvoir de l'empereur. Les kujiragumi de la région mettront progressivement un terme à leurs activités dans les années 1890.

L'un des aspects les plus intéressants de la chasse à la baleine au Japon est sa dimension spirituelle, et ceci est particulièrement flagrant à Kayoi. L'influence du bouddhisme, notamment celui de la secte Jôdô-shû y est importante. Le bouddhisme interdit de tuer des animaux, mais reconnaît toutefois la nécessité de se nourrir de la chair de poissons (et de baleines) pour survivre. Pour absoudre ce péché, les gens de Kayoi ont donc commencé à organiser des rituels et à ériger des monuments pour le repos des âmes des baleines et des poissons. C'est ainsi qu'en 1679, le prêtre du temple Kôganji, San.yo Shônin V décide de se retirer de ses fonctions et de s'isoler dans un ermitage appelé Seigetsu-an où il s'adonne à des prières pour le repos des âmes des baleines capturées.

Plus tard, en 1692, il demandera aux dirigeants du kujiragumi d'ériger une tombe en granite, kujira-baka, où seront enterrés les foetus retrouvés dans le ventre de baleines capturées par les gens de Kayoi. Sur la tombe, on peut lire les inscriptions "南無阿弥陀仏 (Namu Amida-butsu)" en prière au Bouddha, et "業尽有情 雖放不生 故宿人天 同証仏果 (Gô-tsukishi ujô hanatsu to iedomo shôsezu, yueni ninten ni yadoshite onajiku butsuka wo shôseshimen)". Cette dernière exprime le regrets des pêcheurs : "Vos vies de baleines se sont terminées en même temps que celles de vos mères par notre faute, mais il n'était pas dans notre but de capturer des foetus. Nous aimerions vous laisser retourner à la mer, mais il vous y serait impossible de survivre seuls. Nous prions pour que vous puissiez, pauvres enfants, obtenir la charité de Bouddha en compagnie des hommes selon nos coutumes, renoncer à la vanité de toutes choses et atteindre l'éveil." La tombe est orientée vers la mer, en direction de l'Ouest, pour permettre aux baleines qui y sont enterrées de contempler l'endroit où elles auraient dû naître et grandir.

Il existe également une tablette funéraire, kujira-ihai 鯨位牌 où figurent les mêmes inscriptions que sur la tombe, et un registre funéraire en quatre volumes dit keigei-kakochô 鯨鯢過去帖 dédié aux baleines où sont inscrits leurs noms posthumes (kaimyô 戒名), la date de leur capture, l'espèce, le nom des pêcheurs. La pratique consistant à donner des noms posthumes était généralement réservée aux hommes. Il s'agit donc là d'un cas rare, si ce n'est unique pour la période d'Edo. Parmi les noms donnés aux baleines, on trouve entre autres "鯨誉大音" ou "正誉鯨覚", le caractère "鯨" signifiant "baleine". Le caractère "誉" est considéré comme le plus digne dans les pratiques de la secte Jôdô-shû. Ceci témoigne du fort sentiment, à la fois de péché et de respect, que les gens de Kayoi ont pour les baleines.

Ces reliques sont conservées au temple Kôganji, situé non loin de la tombe des baleines. Là, un office funéraire dit kujira-ekô 鯨回向 est donné tous les ans pour le repos des âmes des baleines. J'ai pu y assister cette année. La cérémonie a été précédée par des allocutions du prêtre du temple et du maire de la ville de Nagato qui a notamment évoqué les récents incidents en Antarctique et rappelé la nécessité de défendre la culture baleinière du Japon. Les membres de l'Association de préservation des chants baleiniers de Kayoi ont ensuite entonné deux de ces chants, avant que les prières ne commencent. Dans l'enceinte du temple se trouve une statuette de Bodhisattva dite Geigei-gyorin gunrei-jizô 鯨鯢魚鱗群霊地蔵. Elle a été érigée en 1863 par le 13e chef du clan Hayakawa parce que les gens de Kayoi pensaient que la diminution du nombre de baleines s'approchant des côtes était de leur faute.

Plus tard, j'ai eu la chance d'assister à une représentation donnée par l'Association de préservation des chants baleiniers de Kayoi dans la demeure Hayakawa. Cette maison est celle où vivaient les dirigeants (amigashira 網頭) du kujiragumi et enregistrée au patrimoine culturel national japonais en 1974 Les chants eux-mêmes (voir vidéo ci-dessous) sont désignés patrimoine culturel de la ville de Nagato. Notez que ces chants ne sont pas entonnés en tapant des mains, comme il est généralement de coutume pour les chants de célébrations, mais en les frottant, par respect pour les baleines.



On trouve également à Kayoi un petit musée de la chasse à la baleine où sont exposés entre autres 140 harpons et autres outils de chasse utilisés autrefois par les gens du kujiragumi local et désignés comme patrimoine culturel national. Bien qu'il ne parle que japonais, le directeur du musée, M. Fujii fait preuve de beaucoup de passion dans ses explications de la culture baleinière de Kayoi. Je tiens d'ailleurs à le remercier pour sa gentillesse puisqu'il m'a montré tous les lieux relatifs à la baleine dans ce petit port. Bien que la chasse à la baleine ne soit plus pratiquée à Kayoi, tous ces vestiges de cette pratique ancienne me semble former un patrimoine culturel et spirituel important. Tout comme l'indique Kumi Katô dans un article publié dans le International Journal of Cultural Property, l'éthique et la spiritualité en tant que patrimoine culturel intangible peuvent jouer un rôle important dans le débat sur l'utilisation durable des ressources naturelles.
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lundi, avril 07, 2008

Chants baleiniers dans une école de Nagato

Le mois dernier s'est tenu dans une école de la ville de Nagato (département de Yamaguch) une cérémonie lors de laquelle des élèves ont entonné des chants hérités du kujiragumi qui opérait au large du petit port de Kayoi. Voici un article du Asahi Shinbun qui en traite.

Transmission des chants baleiniers à Nagato
Asahi, 14 mars 2008


Cérémonie de transfert des chants baleiniers à l'école primaire de Kayoi.

Des chants baleiniers dits “kujira-uta” entonnés pour célébrer une pêche fructueuse sont transmis dans le quartier de Kayoi (ville de Nagato) où la chasse traditionnelle à la baleine a prospéré de la période d’Edo jusqu’à l’ère Meiji. Depuis près de vingt ans, ces chants sont inclus dans les activités scolaires de l’école primaire de Kayoi de manière à permettre leur transmission. Cette année encore a eu lieu la cérémonie de transfert à l’approche de la période de la cérémonie de fin d’études, et des vestes happi et baguettes de tambour ont été remises par les élèves de 6ème année à ceux des classes inférieures.

Fort d’une histoire de 400 ans, les chants baleiniers de Kayoi ont pour particularité que l’on ne bat pas des mains, mais qu’on les frottent lorsqu’on les entonne. Ce serait pour exprimer le sentiment de reconnaissance et de deuil envers les baleines qui ont apporté de nombreuses ressources aux hommes. On trouve dans ce même quartier une tradition de respect de la vie représentée entre autres par une tombe où sont enterrés des baleineaux morts.

Les chants baleiniers de Kayoi continuent d’être transmis par une association de préservation du folklore local. A l’école primaire de Kayoi, les élèves reçoivent des instructions de membres de cette association lors des heures de cours généraux et apprennent la signification de ces chants.

Cette année, la ceremonie de transfert s’est tenue le 5 mars. Les élèves de la 3ème à la 6ème années ont chanté “asa no mezame (l’appel du matin)”, ceux de la 1ère à la 5ème années ont eux entonné le “iwae medeta (célébrations)”. “Même si nous allons désormais aller au collège, nous désirons transmettre fermement l’esprit de ces chants”, a déclaré Kazuya Ikenaga, représentant des sept élèves de 6ème année qui vont quitter l’école cette année.

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Kayoi est l'une des régions de l'Ouest du Japon où la chasse traditionnelle a prospéré à la période d'Edo. Elle se dénote toutefois des autres par la présence d'une tombe où ont été enterrés les foetus découverts dans le ventre des baleines capturées par le kujiragumi local. En outre, un office religieux continue d'être organisé tous les ans au temple Kôganji 向岸寺 pour les baleines. Je vais prochainement avoir l'occasion de visiter ce lieu et j'en ferai donc une présentation plus exhaustive à ce moment. En attendant, je vous propose cette vidéo qui présente certains aspects culturels de Kayoi.



A noter que Senzaki, le lieu où Oka Jûrô a établi sa société baleinière Nihon En.yô Gyogyô 日本遠洋漁業, se trouve non loin de là. Il s'agit donc d'un lieu d'une importance particulière dans l'histoire de la chasse à la baleine au Japon.
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samedi, janvier 05, 2008

"Kujiragami", la chasse à la baleine à Ikitsuki

Pour illustrer ce que j'ai dit dans "L'histoire de la chasse à la baleine au Japon - 4" et sur l'organisation des kujiragumi, je vous propose un autre article du Yomiuri shinbun daté d'octobre 2004.

"
Kujiragami" - Ikitsuki, département de Nagasaki
Yomiuri, le 15 octobre 2004

Kujiragami
Œuvre de Uno Kôichirô (1934-), lauréat du 46e prix de littérature Akutagawa (1961). Une jeune homme dont le grand-père, le père et le frère aîné ont été tués par une gigantesque baleine appelée "kujiragami" (la baleine-dieu), affronte cette créature à plusieurs reprises.

La base d'opération du kujiragumi qui a capturé 20.000 baleines

Le typhon qui approche assombrit les eaux bleu foncé et agite violemment la surface de la mer. Près des pêcheurs qui retendent les amarres de leurs bateaux, un chat court se réfugier vers un camion garé dans le port.

Uno Kôichirô est un auteur lauréat du prix Akutagawa. L'œuvre qui lui a permis de remporter ce prix est Kujiragami. J'ai visité l'île d'Ikitsuki où prend place cette histoire acharnée de trois générations de baleiniers.

Du milieu de la période d'Edo au début de l'ère Meiji, le plus important kujiragumi du Japon, le clan Masutomi était basé ici. Les kujiragumi sont pour ainsi dire des organisations de pêche. Le clan Masutomi avait également créé des bases sur l'île d'Iki, sur les îles Gotô, à Yobuko (département de Saga) et à Senzaki (département de Yamaguchi). A son apogée, il comptait quelques 3000 baleiniers et 200 bateaux. Il aurait capturé en tout plus de 20.000 baleines jusqu'à la fin de ses activités.

La baie de "Wada sur l'île de Hirado, dans la province de Hizen" qui apparait dans Kujiragami, n'existe pas en réalité. Il existe néanmoins un port baleinier du nom de Wada-ura dans le département de Chiba.

"Il s'agit sans doute d'un lieu imaginaire créé en mélangeant Wada et Ikitsuki".

C'est l'hypothèse qu'émet Nakazono Shigeo, conservateur au musée municipal d'Ikitsuki, Shima no Yakata, qui se trouve sur une coline surplombant la mer.

Ouvert il y a neuf ans, le musée présente l'histoire baleinière de la ville en exposant écrits, outils de chasse et panneaux.

Respect pour les "isanatori" (baleiniers)

Outre Kujiragami, il existe un autre roman qui s'inspire de la chasse à la baleine à Ikitsuki. C'est Isanatori de Kôda Rohan (1867-1947).

"Je n'ai jamais entendu dire que Rohan ou Uno s'étaient rendu à Ikitsuki. Il est probable qu'ils aient écrit leurs œuvres en se basant sur des rouleaux peints".

(Photo : La chasse côtière à la baleine a longtemps été pratiquée près de Hirado (photo du début de l'ère Shôwa - crédit : Ville d'Ikitsuki).)

Le musée détient le rouleau peint intitulé Isanatori ekotoba (1829) datant de la fin de la période d'Edo.

Il s'agit de vingt-deux estampes représentant la chasse à la baleine du clan Masutomi. Les espèces de baleines et la façon de les dépecer y sont décrites en détail. On aurait retrouvé que quatre ou cinq exemplaires de cet ouvrage au Japon.

Les baleines harponnées et prises dans les filets, les bateaux à bords desquels se trouvent des hommes. Les baleines remorquées vers la côte puis dépecées, le bord de mer où s'affairent les hommes. Les gigantesques baleines et les hommes qui à côté ressemblent à des fourmis.

"La mer est agitée comme lors d'une tempête du fait du monstre qui se débat et se retourne sur lui-même. Tout en étant balancées presqu'au point de chavirer, les baleinières lancent tour à tour leurs harpons contre le mur noir qui se dresse face à eux, et bientôt, d'épais caillots de sang se mêlent à la pluie qui coule à verses".

C'est ainsi qu'Uno décrit la violence de la chasse dans Kujiragami.

"Six cents baleiniers poursuivaient une baleine. Ils la chassaient vers les filets déployés en trois épaisseurs et lançaient leurs harpons les uns après les autres. Lorsque l'animal était quasiment mort, un leader appelé "hazashi" plongeait et montait sur le dos de la baleine, puis en perforait évent pour y faire passer une corde", explique M. Nakazono.

Lorsque l’on songee à ces combats frénétiques entre baleines et humains, on ne peut que ressentir qu'un profond respect pour ces hommes bien sûr, mais aussi pour les baleines.

Des chrétiens cachés également

En marchant un peu le long d’un chemin en pente depuis le port de pêche, on trouve une imposante demeure entourée d’un mur en pierre. Il s’agit de la maison bâtit en 1848 où les chefs du clan Masutomi ont résidé de génération en génération.

(Photo : Maison des Masutomi, héritiers des techniques de chasse baleinière.)

En septembre de cette année (ndt : 2004), cette demeure a fait l’objet d’un rapport et devrait être prochainement enregistré au patrimoine culturel tangible national. M. Masutomi Tetsurô (68 ans) qui réside actuellement à Fukuoka, retourne occasionnellement dans cette maison. Il était présent le jour où je me suis rendu à Ikitsuki.

Les Masutomi ont occupé la fonction de dirigeant du kujiragumi durant sept générations depuis la période d’Edo. M. Masutomi Tetsurô fait partie de la onzième génération, soit quatre générations après le dernier dirigeant.

"Il y avait de nombreux chrétiens dans le kujiragumi, mais les autorités étaient indulgentes car leur oppression aurait nuit à la capture des baleines et donc aux revenus du fief de Hirado. Ce genre de circonstances expliquent en partie l’existence des chrétiens cachés."

Shaki, le personnage principal de Kujiragami se prosterne devant le sanctuaire où est célébré le dieu des océans. Toutefois, une statuette de la Vierge Marie y était conservée.

M. Masutomi est le président de l’Association de préservation des chants baleiniers d’Ikitsuki.

-Iwai medeta no Wakamatsu-sama yo / Eda mo sakaete ha mo shigeru / Sankokuichi ja / O-iwaitori sumaso -

Il continue d’enseigner les anciens chants aux enfants d’Ikitsuki. "Cependant, il n’y a plus de danse. Il ne reste plus personne qui les connaît aujourd'hui", explique M. Masutomi.

La plage où se trouvait les ateliers de dépeçage et l’endroit où on faisait sécher les filets, est devenue un lieu de baignade. Petit à petit, une culture s’érode. (Kido Takashi)


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Commentaires personnels :
- Tout comme l'indique l'article, le clan Masutomi 益冨組 était la plus grande organisation de chasse à la baleine du Japon à la période d'Edo. Il dirigeait en réalité plusieurs groupes (kujiragumi) œuvrant en divers endroit de la région du Saikai (Nord-ouest de l'île de Kyûshû et Ouest de celle de Honshû). Les activités du clan Masutomi dépassait les frontières du fief (han 藩) de Hirado où se situait le siège du clan. J'ai d'ailleurs commencé de lire un livre à ce sujet, Hansai hogei-gyô no tenkai - Saikai hogei to Masutomi-gumi 藩際捕鯨業の展開-西海捕鯨と益冨組 (2004) de Sueta Tomoki. J'essaierai d'en faire un résumé à l'occasion.

- La résidence des Masutomi a été enregistrée au patrimoine culture tangible national (japonais) le 29 novembre 2004. Les bâtiments enregistrés sont la demeure principale (omoya 主屋), la salle de réception (zashiki 座敷), le sanctuaire Ebisu-jinja 恵美須神社 et la porte Onari-mon 御成門.

- L'article mentionne les chrétiens cachés (kakure-kirishitan 隠れキリシタン) qui semble-t'il, étaient nombreux dans les îlots du Nord-ouest de Kyûshû, notamment Ikitsuki et les îles Gotô. Le musée Shima no yakata évoqué dans l'article présente également l'histoire et la culture des chrétiens cachés. Ne maîtrisant pas ce sujet, je me garde de faire tout commentaire sur les kakure-kirishitan, mais si un lecteur dispose d'informations sur ce que M. Masutomi Tetsurô dit quant au rôle de ces chrétiens dans les kujiragumi, je suis preneur.

- Je n'ai pas encore eu l'occasion de me rendre à Ikitsuki, mais cette une région que j'aimerais vraiment visiter, ne serait-ce pour assister à une représentation de chants baleiniers de l'Association de préservation des chants baleiniers d’Ikitsuki (Ikitsuki isanatori-uta hozon-kai 生月勇魚捕唄保存会). Si cela se réalise, je mettrai une vidéo de ces chants.

- L'ouvrage dont il est fait mention dans l'article, l'Isanatori ekotoba 勇魚取絵詞, a été réalisé par le clan Masutomi. Les illustrations que j'ai utilisé pour présenter l'organisation des kujiragumi proviennent de cet ouvrage. L'Association baleinière du Japon (Japan Whaling Association) et l'Institut japonais de recherche sur les cétacés (Institute of Cetacean Research) ont publié un livret illustré à ce sujet en 2004.

Mise à jour (29 février 2008) :
Selon le quotidien japonais Mainichi, la préfecture de Nagasaki aurait désigné la demeure des Masutomi en tant que patrimoine culturel.
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samedi, août 18, 2007

Rituel des baleinières à Tomida

Je suis allé dans le district de Tomida (ville de Yokkaichi, département de Mie) les 14 et 15 août derniers pour assister à une fête lors de laquelle est présenté un rituel appelé kujirabune gyôji 鯨船行事 (rituel des baleinières). Le matin du premier jour, avait lieu le rituel dit du chinka-sai 鎮火祭 qui consiste à brûler de la paille et de l'encens dans l'enceinte du sanctuaire Toride-jinja 鳥出神社 qui doit permettre de se protéger contre les incendies.

Lorsque ce rituel se termine, les gens des différents quartiers de Tomida se rendent aux depôts où sont rangés des chars en forme de baleinières. Ces derniers sont richement ornés de décorations dorées et les flancs sont peints en rouge et noir et laqués. Il existe quatre de ces chars à Tomida, mais seuls deux d'entre eux participaient à la fête cette année : le Gongen-maru 権現丸 du quartier de Furukawa et le Shintoku-maru 神徳丸 du quartier de Nakajima. De jeunes garçons et filles prennent place à l'avant du char, alors qu'un ou deux jeunes hommes s'installent à l'arrière, sous un toît pour battre du tambour. Un des petits garçons se dresse à la proue pour jouer le rôle du harponneur appelé odoriko 踊り子. Le char est tiré par plusieurs hommes du quartier vêtus de vestes dites happi 法被.

Outre le char, il y a une baleine d'environ trois mètres de long, faite d'une structure de bambou recouverte d'un fin filet. Les fanons de la baleine sont représentés par deux branches de cycas. Cette baleine est transportée par une demi-douzaine de jeunes hommes appelés kujira-kaburi 鯨被り. Ces derniers portent des couvre-épaules noirs et des tabliers blancs où figurent le mot kujira 鯨 (baleine) et le nom de leur quartier. Il y a également une baleine un peu plus petite, maniée par des enfants.

Le 14 août, les chars et les baleines effectuent une parade dans leurs quartiers respectifs, le chô-neri 町練. Lors de cette parade, les chars et les baleines reproduisent plusieurs fois une scène de chasse baleinière. Ce rituel commence par le repérage de la baleine par le char. Le jeune garcon à la proue du char effectue une sorte de danse lors de laquelle il agite ses bras et se contorsionne en arrière de manière répétitive. La chasse commence alors et le char poursuit la baleine jusqu'à ce que cette dernière contre-attaque. Les jeunes gens maniant la baleine effectuent alors une charge vers le bateau tout en poussant des cris, "ya-ya!".

Lorsque la baleine s'écarte du char, celui-ci commence à tanguer. Puis, le rythme du tambour s'accélérant, la chasse reprend. L'odoriko a desormais un harpon à la main et sa gestuelle devient frénétique au fur et à mesure que le char se rapproche de la baleine. Arrive finalement le moment du harponnage : la baleine se dresse près de la proue du bateau et le jeune garcon la frappe de son arme. Pour marquer la réussite de la chasse, les petits garcons et petites filles à bord du char se lèvent et effectuent une petite danse éventail à la main, alors que les gens autour du bateau entonnent un chant. Ce rituel est répété plusieurs fois jusque dans la soirée devant les maisons des habitants du quartier.

Le jour suivant a lieu le miya-neri 宮練, lors duquel le même rituel que la veille est effectué dans l'enceinte du sanctuaire Toride-jinja. Cette fois-ci, la poursuite est plus longue, la baleine s'échappant plusieurs fois avant d'être finalement harponnée. A noter que ce rituel serait apparu il y a un peu plus de 200 ans à Tomida. Il a d'ailleurs été reconnus patrimoine culturel intangible national en 1997 par l'Agence japonaise pour les affaires culturelles. Outre les quatre chars de Tomida, il existe d'autres rituels du meme genre dans le nord de la région d'Ise (la plupart se trouvant dans la ville de Yokkaichi).



Il faut toutefois souligner que la chasse à la baleine ne semble pas avoir été pratiquée dans cette région à la période d'Edo. En fait, les chars utilisés lors de ce rituel ressemblent beaucoup à ceux dits sekibune 関船 ou gozabune 御座船 hérités des daimyôs de la période d'Edo. On trouve d'ailleurs des fêtes de ce genre dans le département de Mie, telle que la sekibune-matsuri 関船祭り de Miyama.
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mercredi, mai 09, 2007

Chant et danse de la chasse à la baleine à Heda

Le mois dernier, je suis allé dans le petit port de Heda (ville de Numazu, département de Shizuoka), sur la côte ouest de la péninsule d'Izu. Là, se trouve, au bout d'une étroite péninsule sablonneuse, le sanctuaire Moroguchi-jinja 諸口神社. Il s'y tenait ce jour-là une fête lors de laquelle étaient présentés plusieurs chants et danses de pêcheurs hérités de la période d'Edo. Le chant qui m'intéressait particulièrement est celui du harponnage de la baleine dit kujira tsuki-uta 鯨突き唄 (voir vidéo).

Bien que le port de Heda n'ait pas de passé baleinier, il a entretenu d'étroites relations avec la province de Kii (aujourd'hui département de Wakayama) lors du transport de pierres pour le compte des Tokugawa de Kii. Il semblerait donc que ce chant ait été transmis de cette province où l'activité baleinière était alors importante, notamment à Taiji. On dit même qu'une soupe contenant de la viande de baleine était servie lors de banquets organisés par le chef des pêcheurs de Heda, Suguro Yosabê 勝呂弥十兵衛. Toutefois, le fait que l'on évoque dans ce chant la capture d'une baleine à bec de Baird - tsuchi (kujira) 槌(鯨) - laisse plutôt présager de liens avec les baleiniers de Katsuyama qui chassaient cette espèce à cette époque.



Toujours est-il que ce chant et la danse qui l'accompagne démontrent l'influence des kujiragumi en dehors de leurs régions et la consommation, même occasionnelle, de viande de baleine dans des régions non-baleinères.
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samedi, avril 07, 2007

La baleine de Shinagawa

A Tôkyô, non loin de la gare de Shinagawa, se trouve un petit sanctuaire shintô du nom de Kagata-jinja 利田神社. A côté de ce dernier est érigé un monument funéraire (kujira-zuka) dédiée à une baleine qui s'est echouée dans la baie d'Edo à la fin du 18e siècle.

Le 1er mai 1798 (an 10 de l'ère Kansei), une baleine qui s'était perdue dans la baie d'Edo suite à une violente tempête fut repérée par des pêcheurs locaux. Ces derniers parvinrent à capturer l'animal affaibli en le faisant s'échouer dans les eaux de Tennôzu. La capture de ce cétacé qui mesurait environ 16 mètres de long et 2 mètres de haut, a attiré l'attention des habitants d'Edo, dont le 11e shôgun, Tokugawa Ienari 徳川家斉. L'effervescence créée par ce spectacle extraordinaire dans la baie d'Edo a été reproduite dans une estampe de Katsukawa Shuntei 勝川春亭 (1770-1820) intitulée "Shinagawa-oki no kujira Takanawa yori miru zu" 「品川沖之鯨 高輪ヨリ見ル図」 (Vue de la baleine de Shinagawa depuis Takanawa).



Après avoir été exposée à la vue de tous, le cadavre de la baleine fut achetée par un marchand du quartier de Utagawa-chô pour quelques 41 ryô (entre 1 et 2 millions de Yen actuels). La tête de l'animal a été enterrée là où se trouve actuellement la stèle funéraire. Bien que les écrits de l'époque ne précisent pas de quelle espèce il s'agissait, on pense que c'était une baleine bleue.
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mardi, mars 27, 2007

Fête Haraso dans le port de Kajika

Le 15 janvier dernier, s'est tenu dans le port de Kajika (ville d'Owase, département de Mie) la fête Haraso ハラソ祭り. N'ayant pas le don d'ubiquité (j'étais à Arikawa, ce jour-là), je n'ai pas pu m'y rendre, mais je vais tout de même faire une petite présentation de cette fête.

Haraso serait le cri que les kako (rameurs) entonnent lorsque le hadashi (=hazashi, harponneur) lance son harpon. Tout comme pour de nombreux villages situés sur la côte est de la péninsule de Kii, la chasse à la baleine était pratiquée à Kajika par un kujiragumi durant la période d'Edo. Cette fête est directement héritée de cette ancienne tradition.

Le matin du 15 janvier, un office funéraire dédié aux baleines est organisé au temple Jizôji 地蔵寺, à partir de 10 heures. Lorsque cet office est terminé, de jeunes gens originaires de ce port montent à bord d'une embarcation à rames appelée haraso-bune ハラソ船 et se rendent au sanctuaire Asuka-jinja 飛鳥神社 dans le port voisin de Sone. Ils sont maquillés et vêtus de vestes (juban 襦袢) colorées. L'un d'entre eux se voit confier le rôle de hadashi. A deux reprises, il lance un harpon vers le ciel pour s'exercer, avant de répéter ce geste devant le sanctuaire Asuka-jinja.

Le bateau retourne ensuite vers le port de Kajika. Là aussi, le même rituel symbolisant le harponnage d'une baleine est pratiqué, d'abord devant le lieu appelé Kujira-ishi 鯨石 où les baleines étaient autrefois dépecées, puis en divers endroits du port : sanctuaires, maison du représentant du quartier, etc.
Tout en lançant le harpon, le hadashi danse à la proue de l'embarcation dans un style qui rappelle un peu le jeu des acteurs de théâtre kabuki. De même, les rameurs se baissent et lèvent de temps en temps leurs rames pour symboliser une grosse vague provoquée par une baleine qui se débat.

Cette fête qui a pour but de favoriser une bonne saison de pêche, est l'une des rares occasions permettant de contempler les techniques anciennes de harponnage et de navigation des kujiragumi.

Crédit photo : Yomiuri Shinbun.
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mercredi, mars 14, 2007

Fête Mêzaiten d'Arikawa

Le 14 janvier de cette année, j'ai fait une petite escapade dans le port d'Arikawa (îles Gotô, département de Nagasaki) pour assister à la fête Mêzaiten 弁財天(メーザイテン)祭り. Le port d'Arikawa est situé sur l'île de Nakadoorijima, dans la région du Saikai, à l'ouest de l'île de Kyûshû. C'est dans cette région que la chasse à la baleine a le plus prospéré durant la période d'Edo. On a compté jusqu'à plus de 70 kujiragumi opérant dans cette partie du Japon à cette époque.

Le kujiragumi d'Arikawa a été organisé par Eguchi Jinzaemon Masaaki 江口甚左衛門正明 avec l'aide d'un chasseur de Koza (province de Kii) en 1626. Après sa mort en 1661, sa succession est assurée par l'un de ses fils, Eguchi Jin.emon Masatoshi 江口甚右衛門正利, mais le partage l'année suivante de l'île entre les fiefs de Fukue et de Tomie va être la cause d'une longue dispute territoriale entre les villages voisins d'Arikawa et d'Uonome, stoppant les activités du kujiragumi d'Arikawa. Ce n'est que 29 ans plus tard, en 1690, et après quatre aller-retours jusqu'à Edo d'une délégation dirigée par Eguchi Jin.emon pour demander la résolution du conflit au shôgoun, que les pêcheurs d'Arikawa se verront autoriser de nouveau la chasse à la baleine et que le kujiragumi sera reformé.

Lors de ces déplacements, Eguchi Jin.emon et ses compagnons ont visité quelques 96 temples et sanctuaires pour s'assurer une issue favorable à leur problème territorial. Parmi ces sites se trouve celui de Benzaiten à Kamakura, dont Eguchi était un fervent adorateur. En remerciement pour leur victoire dans le conflit qui les opposaient au village d'Uonome en 1691, il décida de créer sanctuaire en l'honneur de Benzaiten à Arikawa, le Mêzaiten-gû, faisant de ce dernier le protecteur du kujiragumi. C'est à cette période qu'ont débuté les célébrations de la fête Mêzaiten, généralement tenues le 14 janvier.



De nos jours, de jeunes gens réunis en groupes représentant les six quartiers du port d'Arikawa participent à cette fête, vêtus de vestes happi et portant un bandeau rouge ceint autour de la tête ou des épaules. Le rituel consiste à entonner des chants hérités du kujiragumi tout en battant du tambour (voir vidéo) et commence par une visite au sanctuaire Mêzaiten-gû à l'aube (vers 6h30-7h00 du matin). Ils font ensuite le tour des différents monuments baleiniers du port avant de visiter les foyers de leurs quartiers respectifs, jusque tard le soir.

Outre le sanctuaire Mêzaiten-gû, il reste plusieurs sites témoignant du passé baleinier d'Arikawa. Le plus impressionnant est sans aucun doute le sanctuaire Kaidô-jinja qui possède un portique torii 鳥居 constitué avec les os de la mâchoire d'une baleine bleue (photo 1). Non loin de là se trouve le mont Kujirami au sommet duquel a été reconstituée une petite cabane qui servait autrefois à repérer les baleines (yamami-goya 山見小屋). A côté ont été érigées des stèles funéraires (kuyô-hi 供養碑) à la mémoire des baleines capturées par les gens d'Arikawa (photo 2). Depuis la cabane, on peut apercevoir, en contrebas, le lieu où les cétacés étaient autrefois dépecées (photo 3). En outre, le terminal des ferries d'Arikawa comporte un petit musée dédié à l'histoire de la chasse à la baleine à Arikawa. On peut y regarder une animation très bien réalisée d'une peinture ancienne décrivant la façon dont le kujiragumi opérait autrefois.
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lundi, mars 12, 2007

Les Aïnous et les baleines

Jusqu'à présent, nous avons suivi l'évolution de la chasse à la baleine par les Japonais (Wajin), mais d'autres peuples de cet archipel ont aussi profité des bénéfices des courants marins qui circulent le long des côtes japonaises. Cette fois-ci, je propose de nous pencher sur le cas des Aïnous, peuple autochtone du nord du Japon.

Tous comme je l'ai évoqué précédemment, les contacts entre les habitants de l'archipel japonais et les cétacés remontent à la préhistoire. De nombreux ossements de cétacés ont été retrouvés lors de fouilles sur des sites datant de l'époque Jômon (de -10.000 à -300). Ainsi sur l'île de Hokkaidô, des ustensils tels que des peignes en os de baleine datant d'il y a environ 4000 ans ont été découverts sur le site de Yakumo Kotan 八雲コタン遺跡. L'exhumation sur le site archéologique de Kikyô 2 桔梗2遺跡, près de la ville de Hakodate, d'une statuette en terre cuite représentant une orque et datant du milieu de la période Jômon est particulièrement intéressante. De même, des ossements de dauphins allignés en lignes parallèles ou en forme d'étoile et recouverts d'ocre rouge ont été découverts sur le site archéologique de Higashi-Kushiro 東釧路貝塚 (ville de Kushiro), indiquant la possibilité d'un rite relatif à la chasse aux dauphins.

Au 5e siècle, la culture dite d'Okhotsk a fait son apparition le long du littoral de la mer du même nom, sur les cotes de Sakhaline, de Hokkaido et des îles Kouriles. Ce peuple de chasseurs-pêcheurs construisait de solides embarcations et chassait les mammifères marins près des côtes. Sur un étui à aiguilles fabriqué avec un os d'oiseau et qui a été découvert sur le site de Bentenjima 弁天島貝塚 (5e siècle) près de Nemuro, est gravé d'un dessin représentant ce qui semble être une scène de chasse à la baleine. On peut y distinguer un homme debout sur un bateau et tenant un harpon. L'embarcation est reliée par des lignes à une forme ressemblant fortement à une baleine.

Bien que la culture aïnou soit probablement apparue aux alentours du 13-14e siècles, ce n'est que grâce aux rapports d'explorateurs occidentaux datant des 17-18e siècles que l'on sait que les Ainous chassaient autrefois les cétacés. Ils capturaient principalement de petits cétacés et des baleines qui s'étaient échouées sur la côte en essayant d'échapper à des orques. Il faut d'ailleurs souligner le fait que les baleines, hunpe, ne sont généralement pas considérées comme des kamuy (esprits) faisant l'objet de cultes, contrairement aux orques que les Aïnous appellent repun kamuy (dieux de la mer). Autrefois, tout comme dans le cas de l'ours, des statuettes en bois représentant des orques (kamuy rini) étaient utilisées lors de rituels dits kamuynomi.

De même, la découverte de baleines échouées sur la plage était considérée comme un don des dieux. On trouve d'ailleurs encore aujourd'hui à Hokkaidô des danses telles que les hunpe rimse et des noms de lieux comportant le mot hunpe (baleine) témoignant de ce phénomène. Les carcasses des cétacés ainsi découverts étaient généralement la propriéte du kotan (village) et partagées entre les membres du village. Bien que la chair et le lard étaient principalement consommés localement, ces produits devinrent également des articles d'échanges avec le développement des relations entre les Aïnous et les Japonais.

D'après une enquête menée par Natori Takemitsu auprès d'anciens, les Ainous de la baie de Funka ont chassé les baleines jusqu'au début du 20e siècle. Les espèces visées étaient le rorqual de Minke (nokor hunpe) et le rorqual boréal (sinokor hunpe). La chasse avait lieu au mois de mai. Les pêcheurs aïnous gardaient des harpons (kite) enduits d'un mélange de poison (aconite) et de bile de corbeau ou de renard à bord de leurs embarcations dites itaomacip au cas où ils croiseraient une baleine.

Bien que les Aïnous ne chassent plus les baleines aujourd'hui, il est possible qu'ils demandent un jour à se voir autoriser cette pratique traditionnelle de la même façon que d'autres peuples autochtones tels que les Makah en Amérique du Nord. Il semble d'ailleurs que des membres de l'Association Utari de Monbetsu aient déjà un projet de ce genre.

Crédits photos :
1. Hakodate City Museum
2. Hokkaido University
3. The Ainu Museum
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samedi, février 17, 2007

Les tombes de baleines de Katsuyama

Aujourd'hui (17 février 2007), je me suis rendu à Katsuyama (Ville de Kyonan, département de Chiba), le port où les deux protagonistes de "Whale-Love Wagon" ont visité récemment.

Comme je l'ai évoqué précédemment, la chasse à la baleine y a commencé au début du 18e siècle sous la direction d'un seigneur local, Daigo Shinbê Sadaaki 醍醐新兵衛定明 (1630-1704). Le nom de Daigo Shinbê a en fait été transmis de génération par les dirigeants (motojime 元締め) du kujiragumi de Katsuyama. La tombe de Daigo Shinbê I (Sadaaki) se trouve sur le flan du mont Daikoku à Katsuyama. Celles de ses descendants sont au temple Myôten-ji 妙典寺.

Tout près de ce temple, se trouve le sanctuaire Kachiyama-jinja 加知山神社. Un chant que les pêcheurs du kujiragumi de Katsuyama entonnaient autrefois pour célébrer la capture d'une baleine, est encore chanté de nos jours lors d'un rituel shintô de ce sanctuaire, organisé tous les ans en juillet. De même, il était de coutume que le dirigeant du kujiragumi offre aux pêcheurs des kimono appelés maiwai 万祝 lorsque la saison avait été particulièrement bonne. Cette coutume régionale n'était pas exclusive à la chasse à la baleine et était pratiquée dans la plupart des pêches. Des maiwai peuvent être contemplés au Musée préfectorale d'Awa 千葉県立安房博物館 dans la ville voisine de Tateyama.

Un peu plus loin, se trouve un petit sanctuaire où ont été érigées de petites tombes dédiées aux baleines (kujira-zuka 鯨塚). Près d'une centaine de ces tombes auraient été érigées à la fin de chaque saison, mais il n'en reste qu'une cinquantaine aujourd'hui. Il faut noter que contrairement aux kujiragumi des autres régions qui opéraient en hiver, celui de Katsuyama chassait l'été, lorsque les baleines à bec de Baird migrent près des côtes de la péninsule Bôsô. En moyenne, neuf animaux étaient capturés par an à cet époque.
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mercredi, février 14, 2007

Fête du sanctuaire Ukitsu Hachiôjigû à Muroto

Les 7 et 8 octobre 2006 se tenait à Muroto (département de Kôchi, île de Shikoku) la fête d'automne du sanctuaire Ukitsu Hachiôjigû 浮津八王子宮秋祭 lors de laquelle sont présentés une maquette de bateau et des chants hérités de la chasse à la baleine à la période d'Edo. La maquette est montée sur une sorte de char à roues que de jeunes hommes du quartier d'Ukitsu poussent à travers la ville en chantant et battant du tambour.

La chasse à la baleine a commencé dans le port de Tsuro vers 1625 sous l'impulsion du gouverneur local, Tada Gorôemon. Ce dernier serait issu d'une famille ayant des liens avec les suigun. Les activités de chasse à la baleine dirigée par Tada servaient également à la surveiller la côte contre d'éventuels envahisseurs et auraient duré jusqu'en 1641. Ce n'est qu'en 1660 que les kujiragumi de Tsuro 津呂 et d'Ukitsu 浮津 ont été fondé et que la chasse à la baleine est devenue une activité importante de cette région. Les deux kujiragumi échangeaient leurs zones de chasse tous les ans, l'un sur la côte ouest, l'autre sur la côte ouest du cap de Muroto. En 1683-5, les techniques de chasse aux filets ont été transmises par des gens de Taiji, d'abord au kujiragumi de Tsuro, puis à celui d'Ukitsu.

Les chants présentés lors de la fête du sanctaire Hachiôjigû sont héritées du kujiragumi d'Ukitsu et étaient entonnées par les harponneurs dits hazashi 刃刺 lors des banquets organisés par le dirigeant (kuminushi 組主) du groupe à l'occasion du début de la saison ou pour célébrer une capture. Le saké coulait à flots lors de ces banquets et il était apparemment interdit de sombrer dans l'ivresse à l'intérieur de la demeure du kuminushi, ce qui permet d'imaginer que les règles étaient très strictes dans les kujiragumi.



Le premier jour de la fête est le yoimiya. Deux vingtaines de jeunes gens poussent deux chars sur lesquels sont montés des répliques de bateaux : le hikibune 曳舟et le kujirabune 鯨舟. Ils s'arrêtent devant la porte de chaque maison et entonnent en cœur un chant au rythme du tambour (voir vidéo). Ce rituel doit apporter chance et fortune aux foyers. En échange de ce service, les habitants offrent de l'argent et des boissons aux jeunes gens. Ce processus est répété plusieurs fois de 9 heures le matin jusqu'à après minuit. Le soir, un rituel de purification est accompli par un prêtre shinto au sanctuaire. Cette période de l'année est le moment où les divinités dites kami quittent leurs sanctuaires et se réunissent à Izumo.

Lors de ce yoimiya, j'en ai profité pour faire un petit tour au sanctuaire Tsuro Ôjigû. Là, sont conservés divers peintures et maquettes évoquant les activités du kujiragumi de Tsuro. Je suis également allé dans un petit musée dédié à l'histoire de la chasse à la baleine à Muroto et où sont exposés divers outils et peintures. Bien que la chasse à la baleine ait cessé au milieu du 20e siècle à Muroto, de nombreux baleiniers et marins originaires de cette ville ont pris part aux campagnes de chasse baleinière pélagique en Antarctique ou dans le Pacifique nord. Le plus célèbre est sans doute le canonnier Izui Moriichi 泉井守一 qui détient le record de baleines harponnées ; 10.304 toutes espèces confondues.

Le lendemain, le 8 octobre était le honmiya. Des décorations de fleurs en papier ont été accrochées aux structures supérieures des chars. Après un autre rituel shintô dans l'enceinte du sanctuaire, plusieurs habitants du quartier s'y réunissent. Un défilé part du sanctuaire en direction du port de Muroto. En plus des deux bateaux, des châsses et des gens vêtus de divers costumes prennent part à la parade. Au port, les chars et châsses des différents sanctuaires locaux sont réunis. Les jeunes gens du kujirabune forment un cercle autour du joueur de tambour et entonnent assis leurs chants pendant plus de 30 minutes. Après cela, les chars et châsses retournent dans leurs sanctuaires respectifs. La fête est finie. Les jeunes hommes y ayant participé se réunissent dans une grande salle pour fêter ça et chanter une dernière fois en cœur.
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vendredi, février 09, 2007

Danses des baleines dans le port de Miwasaki à Shingû

Le 15 septembre dernier, je me suis rendu dans le port de Miwasaki (ville de Shingû, departement de Wakayama) pour voir des danses dites kujira-odori 鯨踊り (danses des baleines) et présentées lors de la grande fête du sanctuaire Hachiman-jinja 三輪崎八幡神社例大祭. Malheureusement, contrairement aux informations que j'avais obtenues sur internet, les danses ne devaient être présentées que deux jours plus tard, le 17 septembre. J'ai néanmoins pu récemment obtenir une vidéo de ces danses grâce à la générosité de M. Taiji Akira, le descendant de la famille qui organisait la chasse à la baleine à Taiji. Vous pouvez également regarder un courte vidéo de l'une de ces danses sur le site de la ville de Shingû. (En bas de la page. Notez également qu'une course de bateaux héritée du suigun de Kumano est également organisée tous les ans en octobre dans cette région)

Deux danses sont presentées lors du festival du sanctuaire Hachiman-jinja : denchû-odori et aya-odori. La première est dansée debout avec des éventails et symboliserait la capture de la baleine dans les filets. La seconde est dansée assis avec des batons à rayures et à pompons, représentant le harponnage de l'animal. Ces danses auraient fait leur apparition il y a quelques 300 ans lorsque le kujiragumi de Miwasaki opérait dans cette région. La forme de ces danses a évolué en même temps que les techniques de chasses se sont développées. Elles ont disparu avec le déclin du kujiragumi dû à de mauvaises saisons à la fin de la période d'Edo-début Meiji (fin du 19e siècle). Ce n'est qu'en 1924 qu'elles ont été reconstituées grâce à de jeunes gens de la région. Elles sont désormais transmises par l'Association de préservation des arts locaux de Miwasaki 三輪崎郷土芸能保存会 et ont été reconnues patrimoine culturel intangible par la préfecture de Wakayama en 1974.

En me rendant à Shingu, je suis passé par Katsuura. Là, se trouve une boutique de souvenirs locaux appelée Ogura-ya 小倉屋 où sont vendues de petites maquettes des bateaux du kujiragumi de Taiji. Cette boutique ayant fait l'objet d'un article dans le quotidien Mainichi Shinbun en septembre 2006, les maquettes connaissent un certain succès auprès des touristes qui passent par Katsuura. La gérante de la boutique, Mme Yamamoto Setsu m'a gentiment invité à visiter l'atelier où les maquettes sont confectionnées à la main. Elle m'a également montré le document ancien sur lequel ils se basent pour reproduire les motifs des embarcations et m'a expliqué que certains clients commandaient une flotte entière, soit 39 bateaux. J'expliquerai ceci plus en detail ultérieurement, mais les kujiragumi utilisaient autrefois plusieurs types d'embarcations dont les sekobune (bateaux rabatteurs), les amibune (bateaux maniant les filets) et les mossôbune (bateaux chargés de ramener les baleines vers la côte).

J'ai également profité de l'occasion d'être dans la région pour faire un tour par Taiji. Là, je me suis rendu aux caps Kajitori-zaki et Tômyô-misaki que je n'avais pas pu voir lorsque j'avais visité cette ville pour la première fois en août 2000. Ces deux caps étaient autrefois utilisés comme poste de repérage des baleines. Aujourd'hui, la reconstitution d'une petite cabane dediée à cet usage (yamami-goya 山見小屋) peut être visitée en haut du cap Tômyô-misaki. Il y a également un monument dédié aux baleines au cap Kajitori-zaki.

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