lundi, mars 12, 2007

Les Aïnous et les baleines

Jusqu'à présent, nous avons suivi l'évolution de la chasse à la baleine par les Japonais (Wajin), mais d'autres peuples de cet archipel ont aussi profité des bénéfices des courants marins qui circulent le long des côtes japonaises. Cette fois-ci, je propose de nous pencher sur le cas des Aïnous, peuple autochtone du nord du Japon.

Tous comme je l'ai évoqué précédemment, les contacts entre les habitants de l'archipel japonais et les cétacés remontent à la préhistoire. De nombreux ossements de cétacés ont été retrouvés lors de fouilles sur des sites datant de l'époque Jômon (de -10.000 à -300). Ainsi sur l'île de Hokkaidô, des ustensils tels que des peignes en os de baleine datant d'il y a environ 4000 ans ont été découverts sur le site de Yakumo Kotan 八雲コタン遺跡. L'exhumation sur le site archéologique de Kikyô 2 桔梗2遺跡, près de la ville de Hakodate, d'une statuette en terre cuite représentant une orque et datant du milieu de la période Jômon est particulièrement intéressante. De même, des ossements de dauphins allignés en lignes parallèles ou en forme d'étoile et recouverts d'ocre rouge ont été découverts sur le site archéologique de Higashi-Kushiro 東釧路貝塚 (ville de Kushiro), indiquant la possibilité d'un rite relatif à la chasse aux dauphins.

Au 5e siècle, la culture dite d'Okhotsk a fait son apparition le long du littoral de la mer du même nom, sur les cotes de Sakhaline, de Hokkaido et des îles Kouriles. Ce peuple de chasseurs-pêcheurs construisait de solides embarcations et chassait les mammifères marins près des côtes. Sur un étui à aiguilles fabriqué avec un os d'oiseau et qui a été découvert sur le site de Bentenjima 弁天島貝塚 (5e siècle) près de Nemuro, est gravé d'un dessin représentant ce qui semble être une scène de chasse à la baleine. On peut y distinguer un homme debout sur un bateau et tenant un harpon. L'embarcation est reliée par des lignes à une forme ressemblant fortement à une baleine.

Bien que la culture aïnou soit probablement apparue aux alentours du 13-14e siècles, ce n'est que grâce aux rapports d'explorateurs occidentaux datant des 17-18e siècles que l'on sait que les Ainous chassaient autrefois les cétacés. Ils capturaient principalement de petits cétacés et des baleines qui s'étaient échouées sur la côte en essayant d'échapper à des orques. Il faut d'ailleurs souligner le fait que les baleines, hunpe, ne sont généralement pas considérées comme des kamuy (esprits) faisant l'objet de cultes, contrairement aux orques que les Aïnous appellent repun kamuy (dieux de la mer). Autrefois, tout comme dans le cas de l'ours, des statuettes en bois représentant des orques (kamuy rini) étaient utilisées lors de rituels dits kamuynomi.

De même, la découverte de baleines échouées sur la plage était considérée comme un don des dieux. On trouve d'ailleurs encore aujourd'hui à Hokkaidô des danses telles que les hunpe rimse et des noms de lieux comportant le mot hunpe (baleine) témoignant de ce phénomène. Les carcasses des cétacés ainsi découverts étaient généralement la propriéte du kotan (village) et partagées entre les membres du village. Bien que la chair et le lard étaient principalement consommés localement, ces produits devinrent également des articles d'échanges avec le développement des relations entre les Aïnous et les Japonais.

D'après une enquête menée par Natori Takemitsu auprès d'anciens, les Ainous de la baie de Funka ont chassé les baleines jusqu'au début du 20e siècle. Les espèces visées étaient le rorqual de Minke (nokor hunpe) et le rorqual boréal (sinokor hunpe). La chasse avait lieu au mois de mai. Les pêcheurs aïnous gardaient des harpons (kite) enduits d'un mélange de poison (aconite) et de bile de corbeau ou de renard à bord de leurs embarcations dites itaomacip au cas où ils croiseraient une baleine.

Bien que les Aïnous ne chassent plus les baleines aujourd'hui, il est possible qu'ils demandent un jour à se voir autoriser cette pratique traditionnelle de la même façon que d'autres peuples autochtones tels que les Makah en Amérique du Nord. Il semble d'ailleurs que des membres de l'Association Utari de Monbetsu aient déjà un projet de ce genre.

Crédits photos :
1. Hakodate City Museum
2. Hokkaido University
3. The Ainu Museum

2 commentaires:

bastien a dit…

merci pour cet article! Je ne savais pas que les baleines n'etaient pas considerees comme kamuy par les Ainous... Meme si il me semble avoir lu cela dans un livre quelque part egalement.

Crois-tu que les sites archeologiques que tu mentionnes soient accessibles au public?

isanatori a dit…

Salut Bastien.

En fait, j'ai entendu dire qu'il y avait une exception a Samani ou les baleines sont des kamuy.
Sinon, pour les autres regions, elles etaient traitees un peu comme les cerfs. Tu sais sans doute que "yuk" (cerf) signifie egalement viande/nourriture.

En ce qui concerne les sites archeologiques que j'ai mentionne, je ne saurais pas te dire s'ils sont visitables. Je verifierai ca quand j'aurai un peu plus de temps.